Dimanche 28 février au matin, je reçois un SMS disant : « digues pétées, terres inondées, gens sur les toits, évacués par hélicoptère. »
En arrivant sur place, c’est une véritable scène d’apocalypse qui se présente sous mes yeux.
Tout est sous l’eau, tout flotte, la panique est partout visible.
Dès le jour de la tempête, l'organisation a été le fil rouge des actions mises en place.
1. Relogement des animaux :
C’est un véritable ballet de tracteurs et de bétaillères qui s'est spontanément mis en place pour reloger les animaux et transférer le fourrage, derrière cela il fallait assurer la continuité des soins du cheptel.
Merci aux exploitants qui ont logé les animaux des sinistrés. Des troupeaux séparés, mélangés, suivant les catégories, compliqué parfois de savoir qui était à qui ?
Merci à Guy ROBERT de Challain la Poterie en Maine et Loire d'avoir assuré pendant une semaine la traite des troupeaux déplacés.
2. Dossier DDTM- conseil général
Pour les déclarations des dossiers calamités, après une réunion de préparation à la visite terrain, merci aux agents de la DDTM et de la DRAF qui ont répondu présent en allant sur les sièges d'exploitations afin de se rendre compte et aider à remplir le dossier du sinistré en binôme avec un exploitant bénévole du canton .Merci pour la rapidité avec laquelle les dossiers ont été traités. L'administration sait faire vite et bien quand elle s'en donne les moyens.
Merci au Conseil Général pour le soutien financier de première urgence apporté aux sinistrés.
3. Cellule psychologique CHS
Après avoir sécurisé les animaux, il a fallu réconforter les gens.
Quand on a tout mais vraiment tout perdu pour certains, le sentiment d'abandon, l'impression de ne servir à rien, les idées morbides gagnent du terrain.
C’est un travail, une fonction, que je ne pensais pas avoir à assurer dans le canton.
Etre appelé en pleine nuit par la gendarmerie pour ramener à la raison une famille, écouter des sinistrés, réconforter des personnes en pleurs, surmonter des problèmes familiaux survenant suite à la catastrophe, cela je n'y étais pas préparé.
« Surtout ne pas montrer votre désarroi » me disait la cellule psychologique.
Certains présidents ont eu peur que je craque. Je remercie à titre personnel les docteurs BESCOND et COFFINET pour m'avoir prodigué les conseils de soutien psychologique à mettre en œuvre. Il est important de savoir s'entourer de personnes ressources compétentes dans ces moments particuliers.
4. Communications -Journalistes – congrès
Dès le jour de la catastrophe, les journalistes de toutes les chaînes TV, radios et magazines étaient présents. Mon numéro de portable s’est répandu comme une traînée de poudre : 120 appels la seule journée du lundi.
Au début, très réticents à leur parler, nous avons compris que le relais médiatique pourrait faire prendre conscience à l’opinion publique et politique que toute une profession se trouvait dans le désarroi.
Pas facile de faire un journal TV en direct, de trouver les mots justes pour décrire une situation en 2 minutes, de faire passer le message qu’au-delà de l’image spectaculaire il y a des gens qui veulent vivre sur ce territoire et que la reconstruction sera longue.
Certains m’ont dit que cela ne servait à rien. Ce n’est pas dans mon caractère de paraître, mais ce qu’il faut comprendre aujourd’hui c’est qu’une bataille (car c’est bien une bataille pour la reconnaissance des exploitations sinistrées que l’on mène) se gagne autant sur l’aspect médiatique que technique.
Mon témoignage lors du congrès de la FNSEA à Auxerre a fait prendre conscience de la gravité de la situation agricole (Joël sait à quel point je ne voulais pas y aller, j’avais même pris le billet retour le jour même).
Rien de préparé, uniquement la description chronologique des choses vécues. Un silence impressionnant, 600 personnes émues, je ne pensais pas qu’un témoignage déclencherait un tel élan de solidarité.

5. Nettoyage des terres et des sièges d’exploitation :
Une fois que l’eau a commencé à partir, un bilan s’offrait à nous : une quantité de déchets inimaginable engluée avec de la boue s’insinuant partout.
Il va falloir nettoyer : OK. Mais on s’organise à un autre échelon : le département.
La solidarité départementale a été mise en action.
Chaque jour pendant 3 semaines, un canton différent (Mareuil, Pouzauges, St Fulgent, St Hilaire des Loges, les Herbiers, La Roche sur Yon, le lycée de Pétré, ... ) est venu soit pour enlever les cadavres des animaux soit curer les stabulations et cours de fermes, soit nettoyer les champs, les bords de route, les berges de rivières et canaux, les maisons d’habitations.
Merci à la CAVAC d'avoir fourni bennes et plate-forme pour rassembler les déchets.
Une véritable fourmilière à programmer, coordonner, diriger avec rappels des consignes de sécurité.
Trois semaines non-stop au téléphone avec la Fédé, avec l’envie parfois de tout envoyer balader, pas question de dire que le moral est au plus bas à ce moment-là chez les sinistrés.
Très vite notre matériel utilisé pour le nettoyage nous est apparu dérisoire vis-à-vis de l’ampleur de la tâche. Heureusement grâce à l'info d'un président de canton et avec l’aide de PROPHY Végétal et de la FDGEDON, des nettoyeurs haute pression et des quads avec jeunes chauffeurs mis à notre disposition nous ont permis de faire face. Merci à eux.

6. Dons
Très vite les agriculteurs du département ont voulu donner du fourrage pour alimenter les animaux.
Grâce au travail de synchronisation des animatrices de la Fédé, les convois entiers de foin et paille sont venus sous bonne escorte jusque dans les sièges d’exploitations.
Un sentiment de fierté animait les chauffeurs de tracteurs.
C’est le 1er jour où j’ai vu mes gars sourire, certains ne pouvant contenir leur émotion.
Cela annonçait le début de la reprise d’activité dans les bâtiments.
D’autres personnes ont soit offert des dons en numéraire, soit assuré un service de remplacement pour la traite.
Qu’ils en soient tous remerciés.
7. Piquets
Un autre constat s’est fait jour au fur et à mesure de l’enlèvement des déchets sur les terres : c’était l’état de délabrement des clôtures sur les prairies. L’appel fut entendu par le canton de Pouzauges.
Aussitôt un groupe s’est formé avec l’aide des anciens, une parcelle de bois donnée, des personnes contentes de nous faire des piquets avec du matériel prêté gratuitement. Au total ce sont 3 000 piquets qui nous ont été livrés.
Là aussi quand un appel à la solidarité se concrétise avec un esprit de groupe, le résultat dépasse nos espérances.
8. Calamités – Ministère
Passé les bilans place au suivi du dossier.
Une fois qu’on a fait le compte des pertes, la question que tous les sinistrés se posaient était : « combien est ce que je vais toucher ? »
Pour les biens assurables c’est le boulot des assurances, mais pour le reste (et là, le reste est énorme) il a fallu tout concevoir.
Le défi était de taille : inondation + salinisation c’est la conjonction des 2 qui a donné ce caractère exceptionnel à cette tempête.
Au début des réunions à la préfecture, seules les prairies non assurables pouvaient prétendre aux calamités agricoles.
Chiffrage des pertes de fonds, réunion avec la Charente Maritime pour avoir des bases communes, tournée sur le terrain de fonctionnaires européens, mission sénatoriale du Bruno RETAILLEAU avec visite le week-end de la Pentecôte, appel aux politiques pour que le dossier avance, puis montée à Paris au ministère de l’agriculture ; là rien était gagné. N’est-ce pas Hervé ?
A la suite des 3 heures de négociation dans le cabinet du ministre, aucun paiement sûr ne nous était attribué ; c’était mal engagé. Il a fallu comprendre la logique de déblocage et le montant prévisionnel alloué par BERCY pour valider la somme octroyée aux exploitants.
Une chose est sûre, seuls on aurait rien eu, c’est en partant d’une même base de perte et en parlant d’une seule voix (chambres et Fédés 85 et 17) que l’ensemble des sinistrés a été dédommagé car le ministère voulait n’indemniser que les plus touchés au départ.

9. Gypse
Lorsque les terrains ont commencé à s’assécher, un constat s’est vite imposé : le sel a imprégné les terres. En concertation avec les techniciens chambre d’agriculture par l’intermédiaire des GEDA, une première collecte d’analyse de taux de sodium fut faite.
Les résultats étaient sans appel, il fallait mettre du gypse.
Après discussion avec le président et le secrétaire de la fédé, la réponse fut claire : « vous vous y connaissez mieux que nous, vous devez négocier au mieux une campagne de gypsage pour tous les sinistrés ».
Nous voilà donc partis avec Antoine chez les établissements GARANDEAU afin de négocier un contrat rendu racine en direct de la carrière. Pas le droit à l’erreur, pas de demi-mesure, on assume jusqu’au bout toutes les modalités.
Là encore la force du groupe nous a permis d’arriver à la table des négociations avec des billes.
Avant le départ on a répertorié tous les points de stockage à l’abri avec les tonnages afin d’anticiper les livraisons.
Pour peser sur la négociation, un seul interlocuteur pour les factures de gypse et d’épandage : la FDSEA.
Un découpage secteur par secteur, une logistique d’appro. et d’épandage sur le terrain assuré par un binôme d’agriculteur, technicien GEDA.
Pour ficeler le tout, un juriste nous accompagne pour la rédaction des différents contrats.
Impressionné par la rigueur et l’anticipation, le patron de la carrière nous a suivi (c’est la première fois qu’il voyait des personnes venir avec un juriste pour acheter du gypse !)
Pour garantir les quantités à livrer, les ouvriers ont fait les trois 8, week-end compris.
Les livraisons se sont enchaînées sans gros couacs (26 camions jour soit 750 tonnes jour), avec des chauffeurs compréhensibles et aimables. Merci à eux.
L’épandage s’est fait avec 3 entreprises, au départ on a eu quelques frayeurs au niveau de la fiabilité du matériel et du climat, la chance vis-à-vis du climat nous a permis de tout épandre.
Au-delà du contrat et du tonnage épandu c’est la rencontre avec un homme, Monsieur GARANDEAU ayant le même sens des valeurs qui nous a permis de réussir ce coup, rendez-vous compte : 38 000 tonnes épandues, tous les demandeurs ont été servis.

10. Paiement Gypse – Crédit Agricole
Après avoir assuré aux sinistrés que la FD avancerait l’argent du gypse (pour rappel paiement de 50% à la livraison à partir d’avril et 50% à l’épandage) il a bien fallu trouver un moyen de financement.
Habitant le même canton que le président du groupe Crédit Agricole Atlantique Vendée, les chefs m’ont chargé d’aller esquisser une modalité de financement.
J’ai en mémoire le visage du président s’enfonçant dans son fauteuil quand j’ai présenté ma demande : il nous faut un prêt d’ 1 500 000 € pour payer le gypse, la seule garantie que je t’offre c’est celle d’exploitants sinistrés dont certains ont tout perdu mais qui ne pourront redémarrer que s’ils ont du gypse.
S’agissant d’un groupe mutualiste, c’est dans ces moments que l’on doit mettre en action ses valeurs.
Certains me diront il pouvait bien faire cela, vu les prêts qu’ont les exploitants chez eux, encore faut-il que cela se réalise.
Par l’intermédiaire de l’ensemble des caisses régionales, vu le montant demandé, l’avance sans intérêt de l’argent s’est faite. Merci à eux.

11. Paille
Un autre problème s’est fait jour : terre inondée = céréales détruites donc pas de paille cet été.
Quand on connaît les surfaces de blé dur semé sur le sud Vendée, la problématique d’approvisionnement des éleveurs devient critique. Mais là les sinistrés avaient tracteurs et presses en état. « Ca on peut faire », qu’ils m’ont dit.
« Tu trouves la paille, nous on presse ».
Trouver de la paille, mission impossible en terre céréalière ? Non, quand on prend son bâton de pèlerin, en allant voir les exploitants un à un, pas par un simple coup de fil, en expliquant la situation je puis vous assurer que cela marche.
Quel plaisir de voir des agriculteurs sinistrés heureux de travailler, de faire quelque chose au lieu de tout recevoir.
Ils se sont vengés, au total c’est 1 483 tonnes de paille qui ont été pressées, dont une partie a dépanné les agriculteurs du nord du département.
12. Digues
Au parallèle de l’action strictement agricole, la reconstruction des digues était une priorité.
Après les travaux de première urgence, un véritable plan digue devait se mettre en place.
Il a été retenu de prélever les matériaux de construction en retrait immédiat des digues et sur les parcelles agricoles.
Le problème de la maîtrise du foncier s’est posé et quelles digues reconstruire ?
Certaines personnes voulaient sacrifier une ferme (la prée mizottière) pour servir de remblais et de tampons pour le territoire.
Pas question de sacrifier quelqu’un ou quelque chose après avoir tout fait pour que ça reparte.
La réunion à la préfecture fut houleuse, heureusement que la table est large sinon les poings volaient.
Pour nous c’était on protège tout le monde, on refait les digues partout et les agriculteurs et propriétaires jouent le jeu pour l’acquisition foncière.
Notre force a été de mettre le syndicat mixte maître d’ouvrage de l’opération.
Par ce fait c’est une défense de l’habitat et du territoire qui nous a permis d’avoir un financement.
Un seul interlocuteur, une position commune, la force du groupe et les digues se font.
Allez voir dans l’autre département : des intérêts divergents, une multitude de propriétaires et pas un seul bout de digue refait.

13. Solidarité nationale : un département parrain d’un sinistré.
L’approvisionnement de la nourriture des animaux n’a de sens que s’il dure dans le temps.
Après la solidarité départementale c’est l’initiative du national qui s’est manifesté.
Avec l’opération un département –un éleveur sinistré c’est la puissance du réseau FNSEA qui s’est mis en branle.
Pour les céréales afin de limiter les coûts, les quantités mis à disposition ont été vendues sur place, et l’argent récolté est retraduit en quantité à prendre dans un silo du canton.
Pour les fourrages, imaginez tous les 15 jours un ou plusieurs camions de foin (notamment le département de la Loire ici présent), pulpe de luzerne qui arrive dans la cour de ferme, quand en plus c’est un agriculteur du département parrain qui livre, il se crée des liens très forts.
Le retour d’infos, le suivi de l’état de la ferme du sinistré se fait en direct.
Un fil conducteur s’installe avec la Fédé donatrice et ses adhérents.
14. Fin
Voilà le bilan non exhaustif d’une année écoulée. Tout n’est pas fini, certains dossiers avec des productions spécifiques (notamment les pommiers) ne sont pas entièrement réglés.
Certains céréaliers en sont à leur 3ème semis de blé depuis la tempête plus que compromis.
L’année 2011 va être dure en trésorerie car il y aura moins d’aide de l’état et pas de vente de céréales ou d’animaux.
Des rééchelonnements de dettes sont à étudier avec les partenaires bancaires et sociaux.
Une nouvelle campagne de gypsage s’avère indispensable pour redonner de la fertilité aux terres.
Malgré tout un constat s’impose : au lendemain de la tempête, le chantier était colossal, la tâche insurmontable, impossible à mettre en œuvre seul.
La force du groupe, la solidarité, l’abnégation de soi ne sont pas que des mots dans notre profession.
Ne sous estimez jamais le pouvoir de vos actions.
Avec un petit geste, vous pouvez changer l’existence de quelqu’un pour le meilleur ou le pire.
Les petits gestes répétés vous font surmonter des montagnes de problèmes.
Damien Ollivier